Les chevaux de braise ont envahi ma nuit Je ne dormirai plus Il était temps Que les crinières métalliques tailladent mes veines La mort sur le dos d’un mustang vaut bien la mort D’une fausse infante défenestrée
Il était temps que demain ne revienne plus J’en ai vu assez de ces aubes où l’esprit est plus vif que le corps Je n’ai plus la force de recréer mon visage De me vêtir pour ne pas subir la froidure des loups urbains Et de marcher, marcher jusqu’au retour des chevaux
Je n’ai plus de demeure, plus d’espace pour dormir Ainsi je passe devant les soldats aux bras croisés Ils rient de mes poignets aux veines tranchées Mais ici c’est devenu presque l’Amérique Les portes des hôpitaux sont fermées aux indigents Les porches des immeubles sont jonchés de corps barbares
Même les enfants fuient la laideur de ma désespérance Je n’ai plus le droit de flotter avec eux Sur les nuages nucléaires de leurs bacs à sable Je n’ai plus le droit de m’asseoir sur les bancs Près des mères aux lèvres médisantes et aux cheveux ras Je n’ai plus aucun droit puisque l’amour m’a été ôté
Les soldats décroisent les bras quand je passe dans ta rue C’est mauvais signe Ils discutent fort de ma maigreur, de mes pieds nus Ils soupèsent en gestes obscènes chacun de mes os Je tire sur ma robe d’indigente pour cacher mes genoux sales Je ne fais que découvrir mes seins de femme stérile
Toi ! Toi ! Et toi aussi ! J’en fais partie. Même si mon œil mal voyant ignore tout Le dernier des derniers métros est pour Toi ! Toi ! Et moi aussi Malmenées par les soldats aux kalachnikovs Il faut obéir et baisser nos yeux sans paupières J’ai déjà oublié ce que j’étais pour toi mais je pars
C'est avec grâce qu'un soldat meurt au ralenti Il tombe Il tombe devant mon regard admiratif et attentif, déployant lentement ses quatre membres Ses bras d'abord, puis ses jambes, tandis que son cou fléchit vers l'arrière Sa tête heurte un sol labouré par les bombes et son casque, jugulaire arrachée, vient rouler à mes pieds Tout son corps s'allonge enfin dans la plus sublime des attitudes Le jeune soldat devient un jeune gisant C'est effroyablement beau Tout est sépia La couleur du sang se confond avec la couleur de l'uniforme C'est dommage ! J'aurais voulu savoir quelle blessure a ainsi interrompu sa vie Mais déjà, plus loin, un autre soldat meurt avec la même grâce Je rapproche ma chaise pour ne rien perdre du spectacle Celui-là est soulevé du sol par le souffle d'un engin explosif Ses membres ondulent merveilleusement bien et ses longs doigts semblent pianoter Chopin sans doute. Non pas une valse. Plutôt son étude révolutionnaire car la grâce prend des allures sauvages qui me rappellent le guépard au moment où il accélère sa course Il retombe aux côtés du jeune gisant. Les longs doigts continuent à pianoter sur le sol puis se crispent sur le ventre Je peux voir ses entrailles et je soupire. Il ne fera pas un beau gisant Je suis déçue et je me lève pour partir Le spectacle continuera sans moi
J’ai cessé de compter les oiseaux morts Ainsi je reste désœuvrée Près du bassin où nage vaillamment Mon dernier cygne noir. Le joueur d’échecs poursuit sa diagonale Rompue de sons bizarres. Les arbres tombent par centaines Puis se relèvent bravement. C’est l’hiver de ta vie me dit un regard Non ! Ce n’est qu’une saison trop longue.
Et mes jambes cassent comme du vieux bois Du bois d’un arbre foudroyé Par trois doubles guerres nucléaires. Le joueur d’échecs disloque sa diagonale Pour poser sa paupière d’achèvement infini Sur ma terrible imposture. J’ai mille saisons sépia au bord des lèvres Et un enfant-flocon tombé dans l’Océan. Déjà l’hiver m’entraîne au jardin clos Clos par mes trois doubles échecs
Ce que l’on nomme hasard N’est que la part exécutrice de la fatalité.
Dans cette ville, où l’on ne naît ni ne meurt jamais par hasard, des hommes distribuent un bonheur malfaisant Ni toi ni moi ne faisons la queue pour en prendre notre ration quotidienne
Ma passion de toi, mon mal de toi Tiennent dans une seule main Celle qui broie les étoiles pour en extraire la pulpe de la nuit Dans cette main rustique, je garde un vestige de bonheur bienfaisant. Un bonheur qui n’existe plus Toutes ces carotides tranchées, tout ce sang qui sert à teinter les vitraux des cathédrales, toute cette neige qui s’incruste jusque dans les orbites des statues… Seuls les enfants restent impavides. Malgré leur cruauté, ils ont toujours cette grâce qui fait qu’on ne les confond pas avec les adultes. Pas encore…
Ce vestige que je garde dans ma main, je viendrai le déposer sur ton front le jour où je ne pourrai plus faire la guerre Non Mon Amour ! Je ne sais pas quand je te reviendrai. Faire la guerre tous les jours m’épuise. Tant de sang dans les rues et si peu dans mes veines
Les quémandeurs de bonheur malfaisant sont de plus en plus nombreux. On a tracé des sillons partout pour eux. A condition de ne pas en sortir, ils sont dispensés de faire la guerre
Le petit garçon du quatrième étage a approché une chaise de la fenêtre de sa chambre. Puis il a appelé la petite fille du premier étage et lui a demandé d’apporter sa poupée. Il a posé la poupée en équilibre sur la rambarde de la fenêtre Les enfants inventent des jeux de plus en plus effrayants
Je me suis enfin décidée à écrire la suite de tous les livres que je n’ai pas lus. J’ai retrouvé le titre de celui qui reposait sur le ventre de ma mère tandis qu’elle attendait ma naissance pour la dernière fois
J’aimerais revenir me coucher sur ton ventre. J’aimerais que tu ouvres les yeux pour l’étoile que tu as laissée mourir. Tes yeux sont restés fermés depuis si longtemps. Est-ce parce que tu as fait la guerre plus durement que moi ?
Je pense à l’étoile que tu as laissé mourir sur mon ventre et je vois, par delà mon rêve unique, grandir les citadelles de feu
La neige a eu un orgasme tardif. Un bandeau noir sur les yeux, les enfants balaient les squares pour dégager les soldats ensevelis Je voudrais ne faire la guerre qu’un jour sur deux mais je saigne trop, tant et tant que les ailes des oiseaux sont devenues bleu de nuit Il ne faut plus parler aux femmes qui dorment sous le Pont Neuf. Elles volent les vitraux des cathédrales pour orner leurs robes de pacotille
Et pourtant je crois t’aimer encore. Je crois même t’aimer davantage que celui que j’ai tué en oubliant de faire la guerre
J’écris une suite à tous les livres que je n’ai jamais lus. En fait il y en a bien peu et j’espère avoir terminé avant le prochain orgasme de la neige Un soldat a été dégagé et ranimé par la petite fille du premier. Le conservateur du musée lui a donné une récompense magnifique mais il a fallu que le petit garçon du quatrième l’aide à trancher la carotide Si seulement je pouvais me rappeler le titre du dernier livre que je n’ai pas lu. Je revois la couverture telle qu’elle m’est apparue posée sur le ventre de ma mère
Oui ! Je t’aime Je t’aime Je t’aime ! Il ne faut pas m’en vouloir si je laisse passer plusieurs orgasmes avant de revenir dormir dans ton lit blanc de neige
La neige a pris une drôle de couleur. Les enfants ne prennent pas assez de précautions pour dégager les soldats ensevelis. Il leur est formellement défendu de retirer leur bandeau noir Une femme du Pont Neuf s’est noyée. Sa robe trop lourde l’a déséquilibrée et l’eau du fleuve s’est refermée sur elle telle une pieuvre aux tentacules multicolores. Les soldats ensevelis suppliaient que l’on fasse vite pour qu’ils puissent, eux aussi, admirer le spectacle Je devrais cesser de penser aux livres que je n’ai jamais lus. L’étoile s’est incrustée dans mon ventre mais je n’ai plus de sang à lui offrir. Elle va mourir pour la seconde fois
Si je t’aimais moins, je serais déjà morte. Encore quelques orgasmes de neige et je te promets de revenir me coucher sur ton ventre. Tu sais bien que la neige a pris une couleur qui brûle à ma peau