C'est avec grâce qu'un soldat meurt au ralenti Il tombe Il tombe devant mon regard admiratif et attentif, déployant lentement ses quatre membres Ses bras d'abord, puis ses jambes, tandis que son cou fléchit vers l'arrière Sa tête heurte un sol labouré par les bombes et son casque, jugulaire arrachée, vient rouler à mes pieds Tout son corps s'allonge enfin dans la plus sublime des attitudes Le jeune soldat devient un jeune gisant C'est effroyablement beau Tout est sépia La couleur du sang se confond avec la couleur de l'uniforme C'est dommage ! J'aurais voulu savoir quelle blessure a ainsi interrompu sa vie Mais déjà, plus loin, un autre soldat meurt avec la même grâce Je rapproche ma chaise pour ne rien perdre du spectacle Celui-là est soulevé du sol par le souffle d'un engin explosif Ses membres ondulent merveilleusement bien et ses longs doigts semblent pianoter Chopin sans doute. Non pas une valse. Plutôt son étude révolutionnaire car la grâce prend des allures sauvages qui me rappellent le guépard au moment où il accélère sa course Il retombe aux côtés du jeune gisant. Les longs doigts continuent à pianoter sur le sol puis se crispent sur le ventre Je peux voir ses entrailles et je soupire. Il ne fera pas un beau gisant Je suis déçue et je me lève pour partir Le spectacle continuera sans moi